« Faire de la politique autrement », facile à dire ! Coopérative citoyenne de formations action, vers une Révolution citoyenne

ENTRETIEN AVEC MATHILDE LARRERE

historienne des révolutions, chroniqueuse à Arrêt sur images et médiapart

Mathilde Larrère

Bonjour Mathilde Larrère. La coopérative citoyenne est une association d'éducation populaire qui fonctionne par action/recherche, autour des vastes questions suivantes : faire de la politique autrement, développer l'imaginaire et expérimenter les modalités autour des rouages (en bloc et en détails...) d'une société démocratique. C'est pourquoi tous les savoirs nous sont importants, issus de l'expérience comme de la recherche. Vous avez en quelque sorte établi une typologie des révolutions et des contre révolutions, pouvez-vous nous expliquer votre méthode ?

Les révolutions quand elles se produisent, sont un grand bazar dans lequel personne ne se retrouve. Les historien-ne-s, font le tri des sources, les recoupent, et avec le temps, on arrive à y voir plus clair. Effectivement, elles ne sont pas toutes composées des mêmes ingrédients politiques, même si leur nature reste la même. C'est un renversement de régime complet, qui passe donc nécessairement par une phase illégale, violente même si le sang ne coule pas. La typologie est donc facile au XIXème, beaucoup plus complexe au XXème siècle, concernant les plus récentes nous tâtonnons ! 

Les révolutions libérales comme 1789, ont mis à bat l'asservissement par les rois et la noblesse. Ainsi le peuple et la bourgeoisie naissante ont-ils pu assoir la République en France par exemple. Cependant les aspirations sociales ont été écrasées pour ne donner du pouvoir qu'à la bourgeoisie.

C'est en 1793 que l'aspiration sociale va pouvoir s'exprimer, dans cette nouvelle révolution que je qualifie de radicale. Toujours en France, la révolution de 1848 reste libérale, la commune elle sera à la fois démocratique et sociale.

A chaque type de révolution sa contre révolution. Face aux libéraux la monarchie, face aux révolutions radicales, et démocratiques et sociales, les libéraux.

Au XXème siècle, beaucoup de révolutions démocratiques et sociales se dérouleront sur différents continents.

Nous employons des outils pédagogiques au service de processus d'éducation populaire, qui la plupart du temps ont été inventés lors de révolutions, ou dans la clandestinité, et souvent au service des couches les plus pauvres de la population. Pourtant aujourd'hui, ces méthodes sont souvent taxées de "nouvelles pratiques militantes", en comparaison des tracts et affiches qui seraient classiques. Y a-t-il un outillage révolutionnaire, des méthodes qui ne sont utilisées que lors de situations insurrectionnelles ?

Ce n'est pas un domaine que j'étudie particulièrement. Je ne saurais dire précisément "comment" se fabriquent les révolutions. Néanmoins, l'oralité est souvent première. Les pauvres sont de façon systémique peu instruits, donc ils parlent plus qu'ils n'écrivent et ne lisent, et se transmettent informations et réflexions en discutant, chantant et criant dans la rue.

Pour prendre des décisions, le vote reste central car il a un côté pratique, et contrôlable. Dans tous les sens du terme d'ailleurs, à la fois pour vérifier que les résultats ne sont pas trafiqués, on peut garder facilement les traces des différents votes par écrit etc. Mais aussi pour le pouvoir, savoir qui vote quoi est une forme de surveillance. Ainsi l'isoloir est-il très important... et ainsi les gens ont-ils parfois peur de révéler pour quoi ils votent sur leur lieu de travail par exemple.

Plus on légitime le vote, plus on délégitime toutes les autres formes d'arbitrage démocratique. Emmanuel Macron pense que la démocratie n'est pas dans la rue, parce que cela l'arrange de considérer le vote comme seul légitime : il est élu, il ne souhaite pas restituer de son pouvoir !


Dans toutes les expérimentations démocratiques qui ont eu lieu lors de révolutions, y en a-t-il certaines qui sont restées dans les placards, qui vaudraient la peine d'être ressuscitées ?

Oui, je trouve que les mouvements associatifs et de mutuelles entre 1830 et 1870 gagneraient à être mieux connus. Par "la force des choses" les ouvriers se sont débrouillés, ont créé des caisses de solidarité, des systèmes de gestion de celles-ci, pour différents types de risques ou de difficultés.

Il y a là des tas d'expériences qu'on connait peu et qui pourraient beaucoup nous inspirer, avec des formes de démocratie directe que j'ai retrouvées d'ailleurs par certains aspects dans Nuit Debout. Une volonté de faire concrètement, ici et maintenant, à la hauteur de ce qu'on a comme souci direct, avec dans un double mouvement, un rejet de "la loi El Khomri et son monde", donc avec une portée révolutionnaire comprise dans le prix.

La question de la légitimé (ou plutôt de l'illégitimité) des savoirs et de la parole populaire nous préoccupe beaucoup. C'est pourquoi beaucoup d'outils d'éducation populaire sont fondés sur les récits de vie, la socioanalyse, et la capacité à excaver les savoirs délégitimés par le pouvoir capitaliste. Il me semble que la question de la légitimité à exercer le pouvoir est aussi au centre des processus révolutionnaires, avec le passage obligé par un vote qui souvent conduit à une contre révolution. Comment peut-on démêler le nœud de la légitimité populaire à exercer le pouvoir ?

Oui c'est une question importante. Evidemment que les contradictions de la société s'exercent sous forme de rapports de forces, et que ceux qui ont le pouvoir n'ont pas intérêt à donner du poids à des gens qui créent des outils pour gagner un peu plus de pouvoir. Si dans l'adversité les plus démunis se prennent en main, alors la puissance de ceux qui ont le pouvoir est diminuée.

Ainsi des mouvements de fond comme les mutuelles et associations dont je parlais doivent-ils sans doute donner comme un élan pour qu'à un moment les plus opprimés se sentent effectivement légitimes pour se lancer.

C'est d'ailleurs un des grands jeux du pouvoir, de donner des droits comme le droit de vote aux jeunes en 68 : après ils n'ont plus de légitimité (d'après le pouvoir) à aller dans la rue. Le fait de pouvoir multiplier les lieux et les formes de l'exercice de la citoyenneté restent une garantie de vivacité démocratique.

Simplement, il faut bien reconnaitre qu'il n'y a pas de "truc", ni de "moment M". En 36, personne n'aurait pu prévoir les grandes grèves. Parfois, toutes les conditions sont réunies pour qu'une révolution se produise et rien ne se passe. Parfois, on ne sait pas pourquoi, ça se déclenche. Au XIXème siècle, il n'y a pas de moment particulier de très grande conscientisation.

En revanche, le moment où se produit une révolution, la conscientisation politique est d'une puissance prodigieuse.

 

 

Petites leçons de démocratie que je tire de mes expériences militantes...
par Tifen Ducharne

 Les circuits courts c'est politique, hé, banane...

Alors que je vivais dans une ville nouvelle, construite pour conforter le sentiment d'appartenir à la "classe moyenne" qui se réalise dans la consommation et le conformisme, je désespérais de parler écologie, paysannerie, circuits courts. En d'autres termes : avec mes petits tracts je me sentais si seule...

Comme nous étions plusieurs à nous sentir un peu seuls (et oui), nous avons décidé de verser dans le concret et nous avons créé une AMAP (Association pour le Maintien de l'Agriculture Paysanne). Succès immédiat ! Les gens se bousculaient pour nous rencontrer et avoir leur panier de légumes bios et locaux. Nous lancions des débats, partagions de grandes discussions avec les paysans, organisions l'acitvité collective. L'unanimité semblait régner, jusqu'à ce que le réseau national des AMAP prenne position contre l'aéroport de Notre Dame des landes, en raison du bétonnage de nombreuses terres agricoles que ce projet comportait. Nous avons fait passer cette info aux adhérents... et Tollé ! La secrétaire démissionne, nombre d'adhérents menacent de résilier leur contrat : On n'est pas là pour faire la politique, juste pour recevoir des paniers de légumes bio !

Alors je me suis dit que sans doute on n'avait pas été suffisamment clairs dans l'objet de notre assoce : il ne s'agissait pas de distribuer des paniers de légumes, il était question de soutenir l'agriculture paysanne, certes en passant des contrats entre consommateurs et paysans, mais aussi en se battant contre le bétonnage, les projets qui assèchent les terres et détruisent les zones humides, partout, pas juste chez nous, parce que c'est cohérent, tout simplement. Ceux qui ne le comprenaient pas n'étaient pas a-politiques comme ils le prétendaient, ils faisaient simplement un autre choix politique. Celui de ne pas se poser la question de pourquoi les paysans en bio ont du mal à survivre, pourquoi l'agriculture conventionnelle est ultra majoritaire et quels liens existent entre la construction de villes nouvelles comme la notre et la disparition des terres agricoles. Donc ils ne pouvaient pas comprendre le lien avec Notre dame des landes.

Dans ma ville nouvelle, il n'y avait pas que des gens de la classe moyenne qui voulaient des légumes bios rien que pour ex sans se poser de question sur comment et dans quel type de société ces légumes peuvent pousser. Il y a aussi des parents d'élèves.

 

Parents d'élèves : le règne de la cucuterie cessera-t-il un jour ?

Avez-vous déjà particité à une élection de parents d'élèves ? C'est tout à fait merveilleux : tout le monde est pour le bien et contre le mal ! J'ai bien analysé les programmes : les parents se présentent tous pour le bien-être des enfants. Formidable non ? C'est vrai qu'on aurait du mal à voter pour quelqu'un dont le programme est le mal-être des enfants...

Un jour je me suis donc lancée : est-ce que le bien être des enfants va jusqu'à se battre pour qu'une famille étrangère dont l'enfant est scolarisé ici obtienne des papiers officiels de résidence ? J'ai obtenu 3 types de réaction :

  1. Oui, bien sûr !
  2. Ce n'est pas notre problème, on ne s'occupe que de l'école
  3. Silence gêné

J'ai donc poussé le bouchon en demandant que ces positions soient clairement affichées, sinon je ne pouvais pas voter. J'ai tenté d'expliquer que choisir entre des personnes qui sont toutes pour l'amour universel et le bien être des enfants était difficile, il fallait que je puisse connaitre les idées des personnes un peu plus... Les parents ont donc publié des bios : j'ai tel âge, j'ai tant d'enfants, j'habite ici depuis tant d'années et donc je connais bien le quartier...

Il a fallu mettre les points sur les I : je ne cherche pas à savoir avec qui je vais passer mes vacances, je cherche à choisir les personnes qui vont me représenter et donc je veux savoir quelles idées ils défendront. Vont-ils se battre pour la gratuité de l'école ? Vont-ils s'affirmer face à l'éducation nationale, aux élus ? Vont-ils faire jouer la solidarité avec des familles étrangères ?

Et bien, depuis 8 ans, et 3 enfants scolarisés, je n'ai pu répondre qu'une fois à ces questions : quand j'ai été moi-même élue déléguée parents d'élèves !

Moralité, en politique comme ailleurs : la démocratie c'est pas simple, ça implique que chacun se pose des questions, réfléchisse

  1. la démocratie, c'est pas simple, ça implique d'être bousculé dans son confort
  2. la démocratie, c'est pas simple, ça implique de dire ce qu'on pense, en considérant que peut être à partir de là, des gens ne vont plus vous inviter à l'apéro
  3. la démocratie c'est pas simple, et si on ne s'en occupe pas, d'autres vont le faire, et pas forcément comme on voudrait
  4. la démocratie c'est pas simple... mais c'est beaucoup plus enthousiasmant !